Stratégie & Europe

Brexit : quel impact pour les PME françaises qui exportent

En janvier 2021, un fromager normand expédiait ses premières palettes vers Londres sous le nouveau régime post-Brexit. Deux semaines de retard en douane, 1 200 euros de frais vétérinaires supplémentaires, un client britannique excédé. Ce patron n’avait rien vu venir. Cinq ans plus tard, des milliers de PME françaises naviguent encore à vue dans ce labyrinthe réglementaire.

Le Royaume-Uni reste un marché majeur, mais plus compliqué

Les chiffres de la Direction générale des douanes parlent d’eux-mêmes : avant le Brexit, le Royaume-Uni captait près de 7 % des exportations françaises de biens. Fromages, cosmétiques, pièces industrielles, vêtements… Pour des milliers de PME, c’était un client de proximité, presque domestique.

Depuis le 1er janvier 2021, terminée la libre circulation des marchandises entre les deux côtés de la Manche. Le divorce est consommé. Certes, l’accord de commerce signé in extremis fin 2020 évite les droits de douane sur la plupart des produits. Sauf que derrière, c’est l’avalanche : formalités douanières, contrôles sanitaires, déclarations d’origine. Une paperasserie que les patrons de PME qualifient volontiers d’indigeste, et le mot est faible.

La Banque de France l’a constaté noir sur blanc : les échanges franco-britanniques ont plongé dans les mois suivant la rupture. Depuis, une partie du terrain a été regagnée. Mais le compte n’y est pas, surtout chez les petits exportateurs qui peinent à retrouver leurs volumes d’avant.

Des surcoûts qui grèvent les marges des petits exportateurs

Pour une ETI dotée d’un service export étoffé, les nouvelles formalités sont un désagrément gérable. Pour une PME de trente salariés, c’est une autre affaire.

Déclarations en douane à chaque envoi. Certificats sanitaires pour les produits alimentaires. Marquage UKCA obligatoire en remplacement du marquage CE sur certains produits. Autant d’exigences qui se traduisent par du temps, de l’argent et des compétences que beaucoup de petites structures n’ont pas en interne. Le recours à un transitaire ou à un courtier en douane devient quasi systématique, et la facture s’en ressent.

Un constat amer. D’après une enquête menée par BPI France en 2023, près d’un quart des PME exportatrices vers le Royaume-Uni déclaraient avoir réduit leurs volumes ou cessé d’exporter outre-Manche, faute de rentabilité suffisante. Les marges, déjà serrées sur certains segments, ne supportent pas un surcoût logistique de 5 à 15 % selon les filières.

Et les difficultés ne s’arrêtent pas à la frontière. Les règles de TVA ont changé, la facturation s’est complexifiée, et les litiges commerciaux relèvent désormais d’un cadre juridique distinct. Pour un chef d’entreprise habitué à vendre à Manchester comme à Marseille, le choc culturel est réel.

La réglementation diverge, et ce n’est qu’un début

Le véritable enjeu de long terme ne réside pas dans les formalités douanières. Il tient à la divergence réglementaire progressive entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Londres a déjà annoncé son intention de s’écarter de plusieurs normes européennes, en matière de chimie, d’alimentation et de numérique.

Pour les PME françaises, cela signifie potentiellement deux jeux de règles à respecter : celui du marché unique européen et celui, de plus en plus spécifique, du marché britannique. La double conformité a un coût, et il pèse proportionnellement plus lourd sur les petites structures.

On le voit bien dans le secteur des cosmétiques, où les exigences d’étiquetage et de notification commencent à diverger. Même logique pour les produits soumis aux réglementations européennes de type RGPD : le Royaume-Uni a créé son propre cadre de protection des données, le “UK GDPR”, qui s’en écarte à la marge mais suffisamment pour obliger les exportateurs à adapter leurs processus.

D’ailleurs, cette divergence n’est pas seulement technique. Elle traduit une volonté politique britannique de se différencier, ce qui laisse présager des écarts croissants dans les années à venir. Anticiper cette tendance, et pas seulement subir chaque nouveau changement, devient un enjeu stratégique pour tout dirigeant exposé au marché britannique.

Quelles stratégies pour les PME qui veulent rester sur ce marché

Faut-il abandonner le Royaume-Uni ? Pour certaines PME dont les volumes outre-Manche restaient modestes, la question se pose légitimement. Redéployer l’effort commercial vers d’autres marchés européens, ou vers les marchés émergents, peut s’avérer plus rentable à moyen terme.

Pour celles qui souhaitent maintenir leur présence, plusieurs pistes méritent d’être explorées. La première consiste à structurer un processus export dédié au Royaume-Uni, en internalisant les compétences douanières ou en s’adossant à un partenaire logistique fiable. Certaines PME ont choisi de stocker au Royaume-Uni via un entrepôt local, supprimant ainsi les frictions à chaque envoi.

Autre levier : la veille réglementaire. Suivre les évolutions des normes britanniques en temps réel évite les mauvaises surprises.

Il y a aussi la question du prix. Plusieurs exportateurs ont fait le choix de répercuter une partie des surcoûts sur leurs clients britanniques, quitte à perdre en compétitivité ponctuelle. D’autres ont absorbé la hausse en optimisant leur chaîne logistique. Chaque situation est singulière, mais ignorer le sujet revient à accepter une érosion silencieuse de sa rentabilité.

Le Brexit, révélateur d’une fragilité plus large

Le Brexit, au fond, n’a rien inventé. Il a simplement exposé au grand jour ce que beaucoup de patrons de PME savaient confusément : trop d’œufs dans le même panier, trop de confiance dans un cadre réglementaire qu’on croyait gravé dans le marbre.

Et ce que vivent aujourd’hui les dirigeants de PME avec le Royaume-Uni, rien ne dit que ça ne se reproduira pas ailleurs demain. Guerres commerciales, montée du protectionnisme, sanctions qui tombent sans prévenir : n’importe quel marché familier peut basculer du jour au lendemain. C’est d’ailleurs ce genre de bouleversement politique européen qui pousse, bon gré mal gré, les chefs d’entreprise à revoir leur copie stratégique.

Diversifier ses débouchés, garder la main sur sa conformité réglementaire, savoir pivoter vite : ça ne protège pas de tout, bien sûr. Mais quand le sol se dérobe, ces réflexes-là font la différence. Le Brexit, à cet égard, n’est pas une anomalie. C’est un avertissement.