À Witry-lès-Reims, la PME Aresia fabrique des réservoirs pour le Rafale. Six par mois jusqu’ici. L’entreprise a monté un plan d’investissement de 5 millions d’euros pour passer à quinze. Rien d’extraordinaire sur le papier, sauf que ses dirigeants ont dû batailler avec leurs banques pour le financer, comme l’a raconté L’Essentiel de l’Éco en avril dernier. Voilà résumé, en une seule usine champenoise, le paradoxe du moment : la demande est là, les carnets se remplissent, et l’argent pour suivre la cadence reste difficile à trouver.
Le réarmement européen n’est plus un sujet de colloque. Il touche désormais le tissu des sous-traitants, et beaucoup de patrons de PME qui n’ont jamais travaillé pour la défense se demandent s’ils doivent y aller. La réponse mérite mieux qu’un oui enthousiaste.
Des budgets votés, des commandes qui suivent
Les montants ont changé d’échelle. Les crédits de la mission « Défense » atteignent 57,1 milliards d’euros en 2026, soit 13 % de plus qu’en 2025, selon la Direction générale du Trésor. L’actualisation de la loi de programmation militaire, promulguée cet été, ajoute 36 milliards d’euros sur 2026-2030 aux 413 milliards déjà programmés en 2023. Le Sénat a calculé que près de 78 % de cette rallonge iront aux équipements. Pour 2027, le projet de loi de finances prévoit 63,4 milliards.
Au niveau européen, le mouvement est comparable. Le mécanisme SAFE, adopté en mai 2025, permet à la Commission d’emprunter sur les marchés pour prêter 150 milliards d’euros aux États membres, à condition qu’ils achètent en commun. La France a signé son accord de prêt le 17 juin dernier, en plein salon Eurosatory : 15,1 milliards d’euros pour cofinancer 29 projets d’armement conjoints et six projets de recherche et de spatial. La Pologne, elle, a obtenu près de 44 milliards. Le programme EDIP, pour sa part, ajoute 1,5 milliard de subventions sur 2025-2027, dont plus de 700 millions fléchés vers la montée en cadence de la production.
Ces chiffres s’inscrivent dans une dynamique que nous avons déjà décrite à propos de la guerre commerciale entre Washington et Bruxelles : l’Europe découvre qu’elle ne peut plus sous-traiter sa sécurité, ni d’ailleurs une bonne partie de sa politique industrielle, à son allié américain. Le réarmement en est la traduction la plus coûteuse.
L’argent européen passe d’abord par les grands maîtres d’œuvre
Un dirigeant de PME aurait tort d’imaginer qu’il va répondre directement à un appel d’offres financé par SAFE. Le dispositif finance des achats groupés entre États. Il profite donc d’abord aux grands maîtres d’œuvre capables de livrer un système complet, ce que la DG Trésor reconnaît sans détour dans sa note de mars 2026 : le mécanisme « favorise les grands maîtres d’œuvre disposant de capacités industrielles souveraines complètes ». La France en compte une poignée, et ce sont eux qui distribueront ensuite la charge.
C’est là que la règle des 65 % devient intéressante. Pour être éligible à SAFE, un équipement doit voir au moins 65 % du coût de ses composants provenir de l’Union, de l’Espace économique européen ou d’Ukraine. Autrement dit, les donneurs d’ordre ont désormais un intérêt financier direct à trouver des fournisseurs européens pour remplacer des pièces importées. Un usineur de Franche-Comté, un fabricant de câblage du Lot ou un spécialiste de traitement de surface en Rhône-Alpes deviennent des atouts réglementaires, pas seulement des fournisseurs. Le marché unique européen prend ici une dimension que peu de patrons avaient anticipée.
La France part avec un avantage. Les importations ne pèsent que 2 % des dépenses d’équipement militaire nationales, selon le centre de réflexion Bruegel. Nos voisins, eux, ont longtemps acheté américain. Leurs besoins de rattrapage ouvrent des débouchés à l’export, et les exportations françaises d’armement vers l’Union ont triplé entre 2015-2019 et 2020-2024.
Ce que disent les comptes des PME déjà présentes
Les chiffres de la DG Trésor méritent d’être lus attentivement, parce qu’ils décrivent à la fois l’attrait et le prix d’entrée. L’étude porte sur 3 497 PME et ETI de la base industrielle et technologique de défense, la fameuse BITD, comparées à près de 139 000 entreprises hors défense.
Côté face, la croissance. La valeur ajoutée médiane de ces entreprises a progressé de 48 % entre 2021 et 2024, contre 12 % pour les autres. Leur taux de marge médian atteint 19,8 %, un peu au-dessus des 18,2 % de leurs homologues civiles. Elles investissent trois fois plus, en proportion de leur valeur ajoutée. Pour un sous-traitant automobile qui voit ses volumes fondre, la comparaison fait rêver. Ce n’est pas un hasard si Eurostamp, emboutisseur lorrain de 205 salariés à Villers-la-Montagne, attendait au printemps un audit de la DGA pour se qualifier sur des composants de drones terrestres, d’après L’Usine Nouvelle.
Côté pile, la trésorerie. Le besoin en fonds de roulement médian de la BITD représente 61 jours de chiffre d’affaires, contre 33 jours hors défense. Presque le double. Les stocks y sont plus lourds, les cycles de production plus longs, et chaque étape de vérification ou d’habilitation retarde le paiement final, avec un effet de cascade jusqu’au dernier sous-traitant de la chaîne. Les taux d’intérêt implicites payés par ces entreprises sont aussi plus élevés, autour de 3 % en médiane contre 2 % ailleurs.
Le constat est simple. La défense paie correctement, mais elle paie tard. Une PME qui entre sur ce marché avec une trésorerie tendue risque de découvrir que sa croissance la met en difficulté.
Les capacités sont saturées, et c’est une opportunité
Un autre chiffre de la même étude change la lecture du marché. Le taux d’utilisation des capacités de production de la BITD tourne autour de 90 % depuis 2023, contre 80 % dans le reste de l’industrie manufacturière. Un industriel de la défense sur trois signale des difficultés d’approvisionnement, deux fois plus que la moyenne.
En clair, les donneurs d’ordre manquent de bras, de machines et de fournisseurs fiables. Ils cherchent des capacités. C’est la meilleure nouvelle possible pour une PME qui dispose d’un parc machine sous-employé et d’un savoir-faire transposable : mécanique de précision, électronique embarquée, composites, textiles techniques, optique. L’enquête « Aux armes, dirigeants ? » de Bpifrance Le Lab, menée à l’été 2025 auprès de 1 708 entreprises, montre que 43 % de celles qui ne travaillent pas encore pour la défense souhaitent s’y développer. La concurrence pour entrer sera donc réelle.
Ces tensions d’approvisionnement rappellent ce que nous écrivions sur l’instabilité politique et les supply chains européennes. La défense ne fait que pousser à l’extrême une fragilité que toute l’industrie connaît : quand un composant critique manque, c’est la ligne entière qui s’arrête.
Le ticket d’entrée : qualification, patience et contrats courts
Entrer dans la défense ne se fait pas en un trimestre. Il faut d’abord se faire repérer par les donneurs d’ordre, premier frein cité dans l’enquête de Bpifrance, devant la complexité des appels d’offres et la difficulté à monter des partenariats. Il faut ensuite passer les audits qualité, souvent plus exigeants que dans l’aéronautique civile, obtenir le cas échéant des habilitations pour les personnels et les sites, et accepter que certaines informations ne circulent plus comme avant dans l’entreprise.
Reste la question de la durée des engagements. Les grands programmes sont signés pour cinq ou sept ans avec l’État, mais les sous-traitants de rang 2 ou 3 reçoivent encore souvent des commandes de quelques mois. Difficile, dans ces conditions, de justifier l’achat d’une machine à 800 000 euros. Des patrons d’usinage qui ont franchi le pas parlent d’ailleurs sans fard d’une relation de subordination avec leurs clients, loin du discours officiel sur le partenariat. Avant de signer, il faut négocier la visibilité autant que le prix.
La dépendance mérite aussi réflexion. Une PME qui passe de zéro à 40 % de son chiffre d’affaires dans la défense en trois ans a remplacé un risque par un autre. Les budgets militaires dépendent de choix politiques, et ceux-ci peuvent se retourner.
Les banques changent de discours, pas toujours de pratique
Longtemps, les grilles d’investissement responsable ont tenu la défense à distance. Les grandes banques françaises ont désormais remplacé dans leurs politiques sectorielles la notion floue d’« armes controversées » par celle, plus étroite, d’armes interdites par les conventions internationales. La Fédération bancaire française revendique une hausse de 22 % de ses financements au secteur en six mois. Bpifrance et Arkéa ont lancé « Avance Défense + », une enveloppe de 500 millions d’euros d’avances sur factures et bons de commande, précisément pour soulager la trésorerie des fournisseurs.
Sur le terrain, le tableau reste contrasté. En Grand Est, le Medef régional a dénoncé au printemps le « dogmatisme » de certaines agences bancaires face aux sous-traitants, et l’alsacien ACEA a carrément renoncé à la filière, découragé par les contraintes administratives et financières. Les fonds levés progressent lentement : le fonds Bpifrance Défense ouvert aux particuliers n’avait collecté que 70 millions d’euros sur un objectif de 450 millions début avril. La DG Trésor estime pourtant les besoins en fonds propres des PME et ETI sous-traitantes entre 4 et 6 milliards d’euros d’ici 2030.
Concrètement, pour un dirigeant de PME, la leçon tient en peu de mots. Préparer son dossier de financement avant de répondre aux premières consultations, pas après. Un carnet de commandes défense ne vaut garantie que si la banque comprend le secteur, et les « référents défense » que les établissements ont nommés sont encore, de l’aveu même du Trésor, en phase de montée en compétence.
Un marché porté par la politique, donc réversible
Le 8 octobre, la ministre des Armées a prévenu que, faute de budget 2027 adopté avant la fin de l’année, les crédits de la défense seraient plafonnés au niveau de 2026, et plusieurs programmes bloqués. À six mois d’une présidentielle, avec une dette qui contraint chaque arbitrage, personne ne peut garantir que la trajectoire de la LPM sera tenue jusqu’en 2030. L’histoire récente invite à la prudence : après la fin de la guerre froide, les « dividendes de la paix » avaient laminé une partie de la sous-traitance française en quelques années.
Faut-il pour autant rester à l’écart ? Non. La demande européenne est structurelle, elle dépasse le seul calendrier français, et les règles de préférence européenne dans SAFE comme dans EDIP vont durer. Mais la défense doit entrer dans une stratégie de diversification, pas la remplacer. Les patrons qui s’en sortiront le mieux seront ceux qui y voient un débouché parmi d’autres, financé proprement, plutôt qu’un eldorado. C’est, au fond, la même discipline que celle que nous défendons dans notre analyse de la stratégie d’entreprise face aux bouleversements politiques européens : saisir l’opportunité sans parier l’entreprise dessus.
