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Décider dans l'incertitude : méthodes pour dirigeants

Mars 2020. Un fabricant de mobilier de bureau dans l’Isère regarde les informations. Le premier confinement vient d’être annoncé. Ses carnets de commandes, remplis trois mois plus tôt, ne valent plus rien. Les entreprises clientes ferment leurs locaux, renvoient leurs salariés chez eux, gèlent tout investissement. La question qui se pose au dirigeant est limpide dans sa brutalité : faut-il mettre l’entreprise en sommeil et attendre, ou pivoter immédiatement vers le mobilier de télétravail pour particuliers, un marché qu’il ne connaît pas, avec une clientèle qu’il n’a jamais adressée ? Aucune étude de marché ne peut l’aider. Aucun précédent ne s’applique. Il dispose de quarante-huit heures avant que l’inertie décide à sa place.

Il a pivoté. Avec des informations parcellaires, un plan d’affaires griffonné sur un coin de table, et la conviction que l’immobilisme serait pire que l’erreur. Six mois plus tard, le mobilier de télétravail représentait soixante pour cent de son chiffre d’affaires. Il aurait pu se tromper. Le point n’est pas là. Le point est qu’il a décidé, et que cette décision valait mieux que l’absence de décision.

L’illusion de l’information complète

Dans les manuels d’économie, on vous décrit un décideur parfaitement rationnel, qui pèse chaque option avec sang-froid et choisit la meilleure. Sauf que ce décideur-là, personne ne l’a jamais croisé en vrai. Herbert Simon, économiste nobélisé dans les années cinquante, avait trouvé le mot juste : « rationalité limitée ». En gros, dans la vraie vie, personne ne cherche la solution parfaite. On cherche une solution qui tient debout, avec les éléments disponibles et le temps qu’on a devant soi.

Pour le dirigeant de PME, cette réalité est quotidienne. Faut-il embaucher ce commercial alors que les signaux du marché sont contradictoires ? Faut-il investir dans cette machine quand les taux d’intérêt sont incertains ? Faut-il accepter ce contrat export qui promet beaucoup mais comporte des zones d’ombre ? À chaque fois, l’information disponible est incomplète, ambiguë, parfois contradictoire. Et à chaque fois, ne pas décider est déjà une décision, généralement la pire.

Le piège de l’attente informationnelle guette particulièrement les dirigeants consciencieux. Ceux qui veulent « bien faire », qui demandent encore une étude, encore un avis, encore un chiffre avant de trancher. Cette quête de l’information parfaite n’est pas de la prudence. C’est souvent de la procrastination déguisée en rigueur. Et pendant que le dirigeant attend, le marché bouge, les concurrents avancent, les collaborateurs s’impatientent.

Trois méthodes pour trancher dans le brouillard

Il ne s’agit pas de décider n’importe comment. L’incertitude n’excuse pas la légèreté. Mais des approches structurées permettent de prendre des décisions solides même quand la visibilité est faible.

La première repose sur le raisonnement par scénarios. Plutôt que de chercher à prévoir ce qui va se passer, le dirigeant identifie trois ou quatre futurs plausibles et évalue sa décision à l’aune de chacun. L’armée française utilise cette méthode dans sa planification opérationnelle depuis des décennies. Le principe est simple : si une option donne des résultats acceptables dans la plupart des scénarios envisagés, elle est robuste. Si elle ne fonctionne que dans un seul scénario, elle est fragile, même si ce scénario semble le plus probable.

Le fabricant isérois a raisonné ainsi, peut-être sans le formaliser. Scénario un : le confinement dure quelques semaines, retour à la normale, le pivot vers le télétravail est inutile. Coût : quelques milliers d’euros de communication et de prototypage. Scénario deux : le confinement se prolonge, le télétravail s’installe durablement, le mobilier de bureau classique stagne. Gain potentiel : la survie de l’entreprise. Scénario trois : alternance de confinements et de reprises, marché chaotique. Le mobilier de télétravail offre une diversification bienvenue. Dans deux scénarios sur trois, le pivot est favorable. Dans le troisième, les pertes sont limitées. La décision est prise.

La deuxième méthode porte un nom un peu macabre : le “pré-mortem”. C’est Gary Klein, psychologue spécialiste de la décision, qui l’a formalisée. Le principe est déroutant : avant même de lancer un projet, on se projette dans six mois et on fait comme si tout avait capoté. Puis on se pose la question : qu’est-ce qui a foiré ? Formulé ainsi, l’exercice oblige le cerveau à chercher les failles au lieu de s’enthousiasmer. Et c’est utile, parce que les entrepreneurs ont une tendance bien documentée à surestimer leurs chances de réussite. Le pré-mortem vient casser cet élan en obligeant à regarder ce qu’on préfèrerait ne pas voir.

La troisième méthode est la plus simple à formuler, et pourtant elle reste peu appliquée : faire la distinction entre ce qui se corrige et ce qui ne se corrige pas. Un test commercial sur un nouveau canal de vente, ça se stoppe en quelques semaines si ça ne marche pas. Un bail de neuf ans sur des locaux trop grands, c’est une autre histoire. Or beaucoup de dirigeants font exactement l’inverse : ils tergiversent sur les choix réversibles et foncent tête baissée sur les engagements lourds, parfois poussés par un interlocuteur qui sait créer de l’urgence artificielle.

Le rôle du corps et de l’intuition

On ne peut pas réduire la prise de décision à des tableaux Excel et des arbres de scénarios. Tout patron un peu expérimenté le sait : il arrive que les chiffres pointent dans une direction et que quelque chose au fond de soi tire dans l’autre. Ce “quelque chose”, c’est l’intuition. Rien de magique là-dedans. Les neurosciences le montrent bien : au fil des années, le cerveau engrange des milliers de micro-observations, repère des régularités, détecte ce qui cloche, et fait remonter tout ça sous forme de sensation physique. On dit “j’ai un mauvais pressentiment”, faute de mieux.

Antonio Damasio, neurologue, a passé des années à étudier le lien entre émotion et raisonnement. Ce qu’il a trouvé va à contre-courant : les patients qui ne ressentent plus d’émotions prennent de moins bonnes décisions que les autres. Non pas qu’ils raisonnent mal. Mais le raisonnement seul, sans l’expérience incorporée, ne tient pas la route face au bazar du réel.

Le patron qui ne jure que par les tableaux de bord et les KPI se prive d’un capteur précieux. Celui qui ne suit que son instinct sans jamais regarder les chiffres se prive de rigueur. Les décisions les plus solides naissent du croisement entre les deux, et cet équilibre-là, il se travaille au fil du temps.

C’est là que l’intelligence émotionnelle entre en scène. Un dirigeant capable de nommer ce qu’il ressent, de distinguer une peur légitime d’une angoisse vague, celui-là a un vrai coup d’avance quand il faut trancher sans filet. Il peut se poser la bonne question : ma réticence sur ce projet, est-ce qu’elle m’alerte sur quelque chose de concret, ou est-ce que je m’accroche simplement à ce que je connais ?

Décider, c’est aussi accepter de se tromper

Ce qui bloque le plus la décision dans le flou, ce n’est pas le manque de données, ni le manque de méthode. C’est la trouille de se planter. Un dirigeant qui vit chaque mauvais choix comme un échec personnel finit par ne plus rien décider. Il repousse, consulte, crée des commissions, espère que le temps va clarifier les choses. Des fois, ça arrive. Le plus souvent, la situation s’enlise.

Les biais cognitifs pèsent lourd dans cette paralysie. L’aversion à la perte, notamment : on donne beaucoup plus de poids aux conséquences négatives d’un choix qu’à ses bénéfices possibles. Le dirigeant qui voit d’abord ce qu’il risque de perdre, avant même de regarder ce qu’il pourrait gagner, est câblé pour l’immobilisme. Le savoir ne supprime pas le réflexe, mais ça permet au moins de le contrebalancer consciemment.

La culture de l’erreur, beaucoup en parlent, peu la pratiquent réellement. Dans une PME, l’erreur du patron est visible de tous. Elle ne se noie pas dans les strates d’un organigramme complexe. Le dirigeant qui s’est trompé le sait, ses salariés le savent, son banquier le sait. Assumer publiquement une erreur, l’analyser sans complaisance et en tirer des enseignements demande une solidité intérieure que seul le travail sur soi permet de développer.

Décider seul, mais pas dans la solitude

L’incertitude se supporte mal dans l’isolement. Un dirigeant qui rumine seul face à un choix impossible s’enfonce dans l’analyse sans fin ou, à l’inverse, tranche impulsivement pour en finir avec l’angoisse. Les deux réactions sont des symptômes du même mal : l’absence d’un espace de réflexion partagée.

Le dialogue avec des pairs, des mentors, des conseillers de confiance ne sert pas à trouver la bonne réponse. Il sert à poser les bonnes questions. Quand un autre dirigeant demande « As-tu envisagé que ton client principal puisse partir ? », ce n’est pas une prédiction. C’est une invitation à explorer un angle mort. Le mentorat entre dirigeants remplit cette fonction avec une efficacité que les outils d’aide à la décision les plus sophistiqués ne peuvent pas égaler, parce qu’il mobilise l’expérience vécue et pas seulement la modélisation abstraite.

La formation des dirigeants devrait accorder à la décision en incertitude une place centrale. Non pas pour enseigner des recettes, mais pour entraîner cette capacité à agir sans certitude, qui est peut-être la compétence la plus spécifique du métier de dirigeant. Le fabricant isérois dont on parlait au début n’avait suivi aucun séminaire sur la prise de décision. Il avait juste compris, seul dans son bureau un soir de mars 2020, que se tromper était moins dangereux que de ne rien tenter. Une évidence vieille comme le commerce, mais qu’il faut redire à chaque patron qui se retrouve face au brouillard.