124 200. C’est le nombre d’entreprises françaises qui ont exporté en 2025, d’après les douanes, et c’est la troisième année de suite que le chiffre recule. Au premier trimestre 2026, il est encore descendu, à 123 800. On aurait pu croire que la hausse des droits américains et l’ouverture du Mercosur pousseraient les PME à chercher de nouveaux débouchés. Pour l’instant, c’est l’inverse : certaines renoncent. Les raisons sont multiples, mais une revient sans cesse dans la bouche des dirigeants, et ce n’est ni le marché ni la concurrence. C’est la trésorerie.
Le réflexe Bpifrance a ses angles morts
Demandez à un patron de PME comment il compte financer son premier bureau à Casablanca ou sa tournée de prospection au Vietnam. Le plus souvent, la réponse tient en un mot : Bpifrance. Le réflexe n’a rien d’absurde. L’assurance prospection, le prêt croissance international et la garantie de change sont de bons outils, que nous détaillions dans notre guide des aides publiques à l’export. Mais réduire le financement de l’international à un seul guichet, c’est se priver de la moitié des leviers disponibles.
D’abord parce que Bpifrance ne finance presque jamais seule. Ses prêts accompagnent un financement bancaire, ses garanties couvrent une partie du risque pris par une banque. Le banquier reste donc dans la boucle, qu’on le veuille ou non. Ensuite parce que l’export ne coûte pas seulement de l’investissement. Il consomme surtout du fonds de roulement : des stocks qui voyagent six semaines, des clients qui paient à 90 jours, des acomptes à verser à un transitaire. Et c’est précisément là que le crédit se tend.
Les chiffres de la Banque de France le montrent bien. Au premier trimestre 2026, 98 % des PME qui ont demandé un crédit d’investissement l’ont obtenu en totalité ou presque. Pour les crédits de trésorerie, le taux d’obtention est tombé de 85 % à 82 % en un trimestre. Les banques prêtent volontiers pour une machine qu’elles peuvent nantir. Elles sont plus frileuses quand il s’agit de financer l’attente d’un paiement venu de Lagos ou de Lima. Le problème de la PME exportatrice est rarement le projet. C’est le décalage entre le moment où elle dépense et celui où elle encaisse.
Le poste client, premier gisement de financement
C’est sans doute le levier le plus sous-estimé. Une facture émise sur un client étranger est un actif. On peut la céder, la mobiliser, la faire garantir. L’affacturage export consiste exactement à cela : un factor rachète la créance, avance l’essentiel de son montant sous quelques jours et se charge souvent du recouvrement à l’étranger, assurance-crédit à la clé.
Le marché l’a compris avant beaucoup de dirigeants. Selon l’Association française des sociétés financières, l’affacturage à l’exportation a atteint 36,4 milliards d’euros de créances en 2025, en hausse de 14,4 % sur un an. Sur la même période, l’affacturage domestique a fait du surplace, à 0,0 % de variation. Autrement dit, toute la croissance du secteur vient de l’international. Ce n’est pas un hasard si les factors se battent aujourd’hui pour les PME exportatrices, y compris les plus petites.
Le coût n’est pas neutre, il faut le dire. Entre la commission d’affacturage, la commission de financement et la prime d’assurance-crédit, la facture finale peut peser plusieurs points sur le chiffre d’affaires cédé. Encore faut-il le comparer à ce que coûte réellement une créance qui traîne : un découvert payé au taux fort, une commande qu’on refuse faute de trésorerie, un impayé qu’on ne recouvrera jamais. Concrètement, pour un dirigeant de PME qui facture en dollars, le sujet rejoint celui de la couverture de change, abordé dans notre article sur le risque de change des PME exportatrices. Une créance couverte et cédée, c’est une marge qu’on connaît enfin à l’avance.
L’assurance-crédit seule, sans affacturage, mérite aussi un examen. Les grands assureurs-crédit du marché notent en continu des millions d’acheteurs étrangers. Avant même de couvrir quoi que ce soit, leur avis sur un prospect brésilien ou turc vaut renseignement commercial. Beaucoup de PME découvrent à cette occasion que leur plus gros client à l’export est jugé fragile. Mieux vaut l’apprendre avant la troisième livraison qu’après.
Le Trésor finance ce que les banques ne regardent pas
Moins connu que Bpifrance, le ministère de l’Économie dispose de ses propres outils. Le plus utile pour une PME s’appelle le FASEP, pour Fonds d’études et d’aide au secteur privé. Géré par la Direction générale du Trésor, il finance des études de faisabilité ou des démonstrateurs de technologie réalisés au profit d’une autorité publique étrangère, dans une liste de pays en développement révisée chaque année. Une municipalité marocaine qui veut moderniser son réseau d’eau, un hôpital indonésien qui teste un système de télésurveillance : c’est typiquement le terrain du FASEP.
Les montants sont loin d’être symboliques. D’après le Trésor, le soutien se situe en général entre 200 000 et 500 000 euros et peut monter jusqu’à 750 000 euros, sous forme de don ou d’avance remboursable selon la nature du projet. La priorité va aux PME et ETI, à condition d’afficher au moins 2 millions d’euros de chiffre d’affaires sur les deux derniers exercices. Les versements se font sur justificatifs, et l’outil ne remplace donc pas une ligne de trésorerie.
Le mécanisme a pourtant une vertu que les dirigeants mesurent mal. Une étude financée par l’État français, réalisée par une PME française, aboutit souvent à un cahier des charges que cette même PME connaît mieux que personne au moment de l’appel d’offres. Le Trésor ne le dit pas en ces termes. Les industriels qui l’ont pratiqué, eux, le savent. La presse économique relève régulièrement que ces aides directes de Bercy restent mal connues des PME, ce qui laisse la place à celles qui font l’effort de s’y intéresser.
L’argent européen passe par votre banque
Bruxelles finance aussi l’internationalisation des PME, mais rarement en direct. Le programme InvestEU fonctionne par garanties : la Banque européenne d’investissement et le Fonds européen d’investissement couvrent une partie des pertes possibles sur un portefeuille de prêts, ce qui permet à la banque de prêter plus, plus longtemps ou avec moins de sûretés. En mars 2026, la BEI a ainsi accordé à BNP Paribas une garantie InvestEU de 250 millions d’euros destinée aux PME et ETI, qui porte le total à 325 millions et doit mobiliser 465 millions de financements, selon Option Finance.
Pour le dirigeant, la conséquence est très simple, presque triviale. Le formulaire européen n’existe pas. La question à poser est à son conseiller bancaire : ce prêt peut-il entrer dans une enveloppe garantie par le FEI ? Si oui, la caution personnelle demandée peut fondre, et le taux suivre. En juin 2026, le taux moyen des nouveaux crédits aux PME s’établissait à 3,64 % en France contre 3,96 % en zone euro, d’après les données Banque de France et BCE reprises par la Fédération bancaire française. Les marges de négociation existent, à condition de savoir quels dispositifs la banque a dans ses tiroirs.
Le financement participatif, un complément à ne pas mépriser
Longtemps cantonné à l’immobilier et aux projets associatifs, le financement participatif s’est fait une place dans le financement des entreprises. Le baromètre annuel de Forvis Mazars pour Financement Participatif France établit la collecte 2025 à 1,76 milliard d’euros, dont 1,41 milliard sous forme de prêts rémunérés ou d’obligations. Le rapport cite le crowdfactoring des TPE et PME, c’est-à-dire le financement de factures par des particuliers, parmi les segments en forte croissance.
Personne ne financera une filiale au Mexique par ce canal. En revanche, une campagne de prêt de quelques centaines de milliers d’euros peut porter un stock de lancement, un salon à Dubaï ou la première année d’un site de vente en ligne destiné aux acheteurs professionnels allemands, un sujet que nous traitions dans notre guide sur le e-commerce B2B transfrontalier. Le coût est nettement plus élevé qu’en banque : le même baromètre relevait un rendement brut moyen supérieur à 11 % pour les prêteurs au premier semestre 2025, et c’est l’emprunteur qui le paie. Mais la décision tombe en quelques semaines, sans garantie personnelle dans la plupart des cas. Pour une entreprise dont le banquier hésite, c’est parfois la différence entre partir maintenant et partir trop tard.
Faire payer une partie de l’aventure par ses partenaires
Reste la piste la plus ancienne, et peut-être la plus rentable : ne pas tout financer soi-même. Un acompte de 30 % à la commande, un crédit documentaire confirmé par une banque française, un distributeur local qui prend le stock à sa charge. Ces arrangements n’apparaissent dans aucun catalogue d’aides publiques. Ils allègent pourtant le besoin de financement bien plus sûrement qu’un prêt bonifié.
Sur certains marchés, le partenaire local a lui-même accès à des financements que la PME française ignore. En Afrique, Proparco, la filiale de l’Agence française de développement dédiée au secteur privé, a mobilisé plus de 520 millions d’euros en 2024 pour quelque 7 130 PME et microentreprises du continent dans le cadre de l’initiative Choose Africa. Un importateur ivoirien ou kényan mieux financé paie plus vite. Il commande davantage. La chaîne de financement ne s’arrête pas à la frontière, et les dirigeants qui raisonnent ainsi négocient autrement avec leurs partenaires.
Composer plutôt que choisir
Le financement d’un développement international ressemble rarement à un prêt unique signé un mardi matin. C’est un assemblage : de la dette bancaire pour l’investissement, une garantie publique française ou européenne pour rassurer le banquier, du poste client mobilisé pour la trésorerie, une subvention ciblée quand le projet s’y prête, et des conditions de paiement négociées avec le client. Les PME qui réussissent à l’export ne sont pas forcément celles qui ont décroché la plus grosse aide. Ce sont celles qui ont compris que chaque étape a son financeur.
Le nombre d’exportateurs français recule depuis trois ans, et on peut le regretter. On peut aussi y voir une fenêtre. Nous le soulignions dans notre page pilier sur les PME françaises et les marchés émergents : les places se prennent quand les autres hésitent. Encore faut-il avoir la trésorerie pour tenir jusqu’au premier paiement.
