Stratégie & Europe

Protectionnisme américain : quelles ripostes pour les entreprises européennes

Il y a un an presque jour pour jour, le 27 juillet 2025, Ursula von der Leyen serrait la main de Donald Trump sur un parcours de golf écossais. L’accord de Turnberry venait de fixer un plafond de 15 % de droits de douane sur la majorité des produits européens exportés vers les États-Unis. Beaucoup y ont vu une capitulation. D’autres, un moindre mal. Douze mois plus tard, une chose est sûre : le protectionnisme américain n’était pas une passade électorale, c’est un régime durable. Et la question qui occupe les conseils d’administration comme les ateliers de production n’est plus « quand est-ce que ça s’arrête » mais « comment l’Europe riposte, et qu’est-ce que j’en fais ».

Turnberry, un an après : le prix de la stabilité relative

Reprenons les chiffres, parce qu’ils donnent la mesure du basculement. Le taux moyen effectif des droits de douane américains atteignait 20,1 % en août 2025, contre environ 2,4 % au moment de l’investiture de Donald Trump en janvier de la même année. Un niveau inédit depuis les années 1910. L’Europe, grâce à Turnberry, s’en tire avec son plafond de 15 %. C’est mieux que d’autres partenaires commerciaux, et c’est très cher payé quand on se souvient qu’un produit français entrait aux États-Unis quasiment sans friction il y a encore deux ans.

Le cadre reste par ailleurs tout sauf figé. En février 2026, Washington a ajouté une nouvelle couche tarifaire qui a semé la confusion chez les exportateurs. Fin juillet, l’administration américaine a annoncé un nouveau régime de taxes douanières, que Bruxelles s’est empressée de déclarer conforme au plafond de Turnberry. La Commission s’en félicite. Les dirigeants d’entreprise, eux, retiennent surtout que les règles changent tous les six mois et qu’il faut une veille permanente pour suivre. On l’a détaillé dans notre analyse de la guerre commerciale entre Washington et Bruxelles : l’incertitude coûte souvent plus cher que le tarif lui-même.

Fait notable, les exportateurs français n’ont pas déserté le marché américain pour autant. Selon les douanes françaises, 26 900 entreprises exportaient vers les États-Unis en 2025, soit 1 800 de plus qu’en 2024. L’aéronautique porte les volumes, certes. Mais ce chiffre dit quelque chose de la ténacité des PME françaises : on ne raye pas le premier client de l’Union européenne d’un trait de plume.

L’arme de dissuasion que Bruxelles n’ose pas dégainer

La riposte la plus spectaculaire dont dispose l’Europe porte un nom technocratique : l’instrument anti-coercition. Adopté en 2023, jamais utilisé, ce règlement permet à la Commission de fermer partiellement l’accès au marché unique, de restreindre l’accès aux marchés publics européens ou de cibler les services d’un pays qui exercerait une pression économique sur un État membre. Une eurodéputée l’a qualifié d’« arme nucléaire économique ». Emmanuel Macron a demandé son activation en janvier 2026, lors d’une énième poussée de fièvre tarifaire. Bruxelles a préféré temporiser.

Ce choix de la retenue agace, mais il se comprend. L’instrument anti-coercition est d’abord un outil de dissuasion : sa valeur tient précisément au fait qu’il n’a jamais servi. Le règlement impose d’ailleurs une phase de médiation prioritaire avant toute mesure de riposte. Dégainer contre les États-Unis, c’est acter que la dissuasion a échoué, et ouvrir une escalade dont personne ne maîtrise la trajectoire. Les services américains, notamment les géants du numérique, seraient des cibles évidentes ; les représailles sur les entreprises européennes implantées outre-Atlantique le seraient tout autant.

Pour un patron de PME, la leçon est moins diplomatique que pratique. Il serait naïf de bâtir sa stratégie export sur l’hypothèse d’une riposte européenne musclée qui rétablirait l’équilibre d’avant. L’épisode des sanctions contre la Russie l’a déjà montré : quand la géopolitique s’invite dans le commerce, les entreprises encaissent le choc bien avant que les institutions n’aient fini de délibérer.

La vraie riposte s’appelle diversification

Pendant que les regards se braquent sur le bras de fer transatlantique, la riposte la plus structurante de l’Union européenne avance sans fracas : la signature d’accords commerciaux avec le reste du monde. Le 9 janvier 2026, les États membres ont formellement approuvé l’accord avec le Mercosur, après un quart de siècle de négociations. Un marché de 271 millions de consommateurs s’ouvre progressivement aux entreprises européennes, avec à la clé plus de 4 milliards d’euros de droits de douane économisés chaque année selon la Commission.

On peut discuter des contreparties agricoles, et les éleveurs français ne s’en privent pas. Mais du strict point de vue d’un industriel ou d’un prestataire de services B2B, le calcul est vite fait : ce que Washington ferme, Buenos Aires et São Paulo l’entrouvrent. Les machines, la chimie, les biens d’équipement figurent parmi les premiers gagnants de l’accord. Les PME y gagnent aussi des procédures douanières simplifiées et un accès élargi aux marchés publics sud-américains, deux points qui bloquaient jusqu’ici les structures sans service export étoffé.

Reste que la diversification ne se décrète pas depuis Bruxelles. Elle se construit dans chaque entreprise, marché par marché. Nous avions décrit l’impact concret des tarifs douaniers sur les PME exportatrices : ceux qui avaient réparti leur carnet de commandes sur plusieurs zones ont amorti le choc américain, les autres l’ont pris de plein fouet. La règle n’a pas changé. Un accord commercial est une porte ouverte, pas un client signé.

Préférence européenne : le serpent de mer qui pourrait devenir réalité

Troisième volet de la riposte, le plus politique : la préférence européenne dans les marchés publics. L’idée est simple, presque brutale. Puisque Washington réserve ses commandes publiques aux producteurs américains depuis des décennies, l’Europe ferait de même dans ses secteurs stratégiques. La France pousse ce dossier depuis des années. La Commission a promis une proposition « Made in Europe », plusieurs fois repoussée, la dernière fois en février 2026, sous le feu croisé des lobbys américains et des États membres les plus libre-échangistes.

Le dossier avance malgré tout, en particulier dans la défense, où le Parlement européen soutient l’introduction d’une clause de préférence européenne dans les achats d’équipements. La révision des directives sur les marchés publics, programmée cette année, sera le vrai test. Si la préférence européenne s’installe dans la commande publique, même limitée à quelques secteurs, c’est un appel d’air considérable pour les industriels du continent. Concrètement, pour un dirigeant de PME positionné sur la défense, l’énergie, le numérique ou la santé, il y a là un relais de croissance à surveiller de très près, et des consultations à ne pas manquer le moment venu.

On aurait tort de sous-estimer ce mouvement sous prétexte qu’il traîne. Les grandes inflexions européennes mûrissent lentement, puis s’imposent d’un coup. Le RGPD a suivi ce chemin. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières aussi.

Ce qu’un dirigeant peut décider dès maintenant

Face à ce paysage, trois arbitrages s’imposent. Le premier consiste à traiter le marché américain comme un marché à 15 % de droits, durablement. Ceux qui attendent un retour à la normale perdent du temps ; ceux qui repositionnent leur offre, montent en gamme ou relocalisent une étape de production pour absorber la surtaxe gardent la main. Le deuxième arbitrage porte sur la diversification : le Mercosur, mais aussi l’Asie du Sud-Est ou l’Afrique, méritent une vraie étude de marché plutôt qu’un regret poli en fin de comité de direction. Le troisième concerne le marché intérieur européen, qui reste le premier débouché des PME françaises et le grand bénéficiaire silencieux de chaque tension transatlantique.

Ces arbitrages ne relèvent pas de la haute diplomatie. Ils relèvent de la stratégie d’entreprise ordinaire, celle qui se décide avec des chiffres, un carnet de commandes et une vision à cinq ans. Les bouleversements politiques européens forment désormais la toile de fond permanente de cette stratégie, qu’on le veuille ou non.

L’Europe riposte à sa manière : lentement, juridiquement, par accords et règlements interposés. Ce n’est ni spectaculaire ni toujours lisible. Mais pour les entreprises qui savent lire les signaux, chaque instrument bruxellois dessine une opportunité ou un risque. Le protectionnisme américain a au moins un mérite : il a rappelé aux dirigeants européens, publics comme privés, que le commerce mondial n’est jamais acquis. Ceux qui l’ont compris n’attendront pas la prochaine annonce de Washington pour bouger.