Un fabricant de vannes industrielles basé à Lyon a perdu, en quelques semaines, 18 % de son chiffre d’affaires. Son tort : avoir construit pendant quinze ans un réseau de distribution solide en Russie. Février 2022, les premières sanctions tombent. Un an plus tard, ce patron cherche encore à réorienter sa production. Son cas n’a rien d’exceptionnel.
Quatorze paquets de sanctions, et les entreprises françaises au milieu
Depuis que la Russie a envahi l’Ukraine, l’Union européenne a empilé quatorze paquets de sanctions. On y trouve de tout : gel d’avoirs, interdictions d’exporter certains produits, restrictions bancaires, plafonnement du prix du pétrole, mise à l’écart du système SWIFT pour plusieurs banques russes. À chaque nouveau paquet, une couche de complexité en plus.
Pour les grandes entreprises, le signal était clair dès le départ. TotalEnergies, Renault, Société Générale : les grands groupes français ont dû arbitrer, parfois dans la douleur, entre maintien de leurs activités et conformité aux nouvelles règles. Renault a cédé sa filiale AvtoVAZ. Société Générale s’est séparée de Rosbank. Des décisions à plusieurs milliards.
Mais derrière ces cas emblématiques, des centaines de PME et d’ETI françaises se sont retrouvées prises dans les mailles du filet sans disposer des mêmes ressources juridiques et stratégiques pour s’en sortir. Et c’est là que le bât blesse.
Le piège de la conformité pour les petites structures
Respecter les sanctions, en théorie, c’est simple : on n’exporte plus ce qui est interdit vers les entités visées. En pratique, c’est un cauchemar bureaucratique. Les listes de biens à double usage évoluent constamment. Les entités sanctionnées se comptent par centaines, avec des ramifications dans des pays tiers. Et la notion de « contrôle indirect » oblige les entreprises à remonter des chaînes de propriété parfois opaques.
Pour un grand groupe doté d’une direction juridique et d’un service de conformité, l’exercice est lourd mais faisable. Pour une PME industrielle de cinquante salariés qui exportait des composants mécaniques vers la Russie, c’est une autre histoire. Recruter un spécialiste compliance coûte cher. Externaliser aussi. Et le risque de se tromper est réel : les sanctions européennes prévoient des amendes significatives, voire des poursuites pénales.
D’ailleurs, la direction générale du Trésor, chargée du contrôle en France, a multiplié les rappels à l’ordre ces derniers mois. Le message est limpide : la méconnaissance des règles ne sera pas une excuse. On le voit bien, la charge repose de manière disproportionnée sur les plus petites structures, celles qui n’ont ni les moyens ni le temps de décortiquer chaque nouveau règlement européen.
Des marchés perdus, et pas toujours remplaçables
La Russie n’était pas un marché marginal pour certaines filières françaises. L’agroalimentaire, les équipements industriels, la chimie, le luxe : autant de secteurs où des PME avaient patiemment construit des positions commerciales. Les sanctions ont gelé ces relations du jour au lendemain.
Le réflexe naturel consiste à chercher des marchés de substitution. L’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord : les alternatives existent sur le papier. Mais un réseau commercial ne se reconstruit pas en six mois. Les habitudes d’achat diffèrent, les normes techniques aussi, sans parler des conditions de paiement et des risques pays. Remplacer un client russe fidèle depuis dix ans par un nouveau prospect au Kazakhstan, c’est un travail de longue haleine.
Et puis il y a un sujet dont on parle moins : le contournement. Certaines entreprises russes passent désormais leurs commandes via des intermédiaires dans des pays tiers, notamment la Turquie, les Émirats arabes unis ou le Kazakhstan. Pour l’exportateur français, la tentation peut être forte de ne pas poser trop de questions. Sauf que la réglementation européenne est claire sur ce point : le contournement des sanctions est passible des mêmes peines que leur violation directe. Le risque juridique est considérable, et les douanes européennes renforcent leurs contrôles sur les flux suspects.
L’effet domino sur les chaînes d’approvisionnement
Les sanctions ne touchent pas seulement les entreprises qui exportaient vers la Russie. Elles affectent aussi celles qui en importaient des matières premières ou des composants. Acier, aluminium, titane, gaz néon pour l’industrie des semi-conducteurs : la Russie occupait des positions clés dans plusieurs chaînes d’approvisionnement mondiales.
Certes, l’Europe a prévu des exemptions pour certains approvisionnements critiques. Mais ces exemptions sont temporaires et soumises à des plafonds. Pour les PME industrielles qui dépendaient de fournisseurs russes, la diversification des sources est devenue une urgence. Et elle a un coût : les alternatives sont souvent plus chères, les délais plus longs, la qualité parfois différente.
Ce phénomène rejoint une tendance de fond que l’on observe dans toute l’économie européenne : la fragilisation des chaînes logistiques face aux instabilités politiques. La Russie n’est qu’un cas parmi d’autres, mais il est particulièrement brutal par son ampleur et sa soudaineté.
La question stratégique que personne ne veut poser
Derrière les aspects techniques, une question de fond se pose aux dirigeants de PME : faut-il, désormais, intégrer le risque géopolitique dans ses choix commerciaux de manière systématique ? Pendant des décennies, beaucoup de patrons français ont considéré que la politique étrangère n’était pas leur affaire. On vendait là où il y avait de la demande, sans trop se soucier de la stabilité du cadre politique.
Les sanctions contre la Russie ont rendu cette posture intenable. Et rien ne garantit que la Russie restera le seul cas. Les tensions avec la Chine, les soubresauts en Méditerranée orientale, les incertitudes autour de certains régimes africains : les scénarios de sanctions ou de restrictions commerciales ne manquent pas.
Pour un dirigeant de PME, cela implique un travail qui ne figurait pas au programme il y a cinq ans. Cartographier son exposition géopolitique. Évaluer la concentration de son portefeuille clients pays par pays. Prévoir des scénarios de repli. Ce n’est pas très exaltant, mais c’est devenu indispensable, au même titre que la gestion de trésorerie ou la conformité RGPD.
Anticiper plutôt que subir
Ce serait une erreur de voir les sanctions contre la Russie comme une parenthèse qui va se refermer toute seule. Les gens qui connaissent le dossier le disent tous : même si le conflit ukrainien s’apaise, il faudra des années pour démanteler l’édifice des sanctions, et rien ne dit que ça arrivera. Ceux qui attendent un retour à la situation d’avant risquent de patienter très longtemps.
La leçon, pour les PME françaises, est à la fois simple et exigeante. Simple parce que le diagnostic est connu : trop de dépendance envers un seul marché ou un seul fournisseur expose à un choc systémique. Exigeante parce que se diversifier, ça coûte cher, ça prend du temps, et ça demande des compétences que la plupart des petites boîtes n’ont tout simplement pas sous la main.
Et puis, cette question rejoint un sujet plus vaste, celui des bouleversements politiques européens et de ce qu’ils changent dans la façon de piloter une entreprise. Le monde des années 2010, où l’on exportait sans trop se poser de questions, c’est fini. Le commerce international est redevenu un terrain miné, presque au sens propre. Les patrons qui l’ont intégré ne sont pas forcément mieux équipés que les autres. Mais au moins, quand le prochain choc arrivera, ils ne tomberont pas des nues.
